Photographe et maman aidante : mon combat pour mettre en lumière les parents de l’ombre

Être parent aidant : de l’ombre à la lumière, quand la photographie donne une voix à l’invisible

Il y a des vies que l’on raconte peu. Des quotidiens qui ne font pas la une, qui restent souvent derrière les portes des maisons et dont on mesure difficilement tout ce qu’ils demandent. Des journées faites d’organisation, d’anticipation, de rendez-vous, d’adaptations permanentes, d’amour immense aussi. Derrière ces vies, il y a des femmes et des hommes que l’on appelle aujourd’hui des parents aidants. J’en fais partie.

Être maman aidante fait partie de ma vie, au même titre qu’être photographe. Pendant longtemps, j’ai considéré tout ce que je faisais comme quelque chose de normal. Après tout, ce sont mes enfants. On s’adapte, on trouve des solutions, on avance. Pourtant, lorsque chaque geste du quotidien demande d’anticiper ce qui pourrait se passer ensuite, lorsque ce qui paraît simple pour beaucoup devient une véritable organisation familiale, on comprend que cette parentalité possède une réalité particulière.

C’est aussi de cette réalité qu’est né Parents de l’Ombre à la Lumière, mon projet photographique consacré aux parents aidants. Un projet profondément lié à mon histoire, mais surtout à toutes celles et ceux qui vivent cette aidance sans toujours mettre de mot dessus.

Être parent aidant : un quotidien que l’on voit peu

Être parent aidant, c’est être parent bien sûr, mais c’est aussi accompagner au quotidien un enfant dont la maladie, le handicap ou les besoins particuliers demandent une présence, une attention et des adaptations supplémentaires. Cette réalité ne s’arrête pas aux rendez-vous médicaux ou aux démarches administratives. Elle s’invite dans les repas, les sorties, l’école, les vacances, les nuits, le travail et jusque dans les choses les plus ordinaires de la vie familiale.

Chez moi, cela passe notamment par des repas adaptés, sans lait pour certains, par des textures très précises pour d’autres, par des habitudes qui rassurent, des transitions qu’il faut préparer et une multitude de détails auxquels il faut penser avant même qu’ils ne deviennent un problème. Une sortie qui pourrait être improvisée dans une autre famille demande parfois ici d’être pensée à l’avance. Il faut imaginer le lieu, l’environnement, la fatigue, le bruit, les changements, ce qui pourrait être difficile et la manière dont chacun pourra le vivre.

À force, cette organisation devient presque instinctive. On anticipe sans même s’en rendre compte. On observe beaucoup, on ajuste, on change de programme, on recommence. Ce qui est simple pour d’autres peut devenir une véritable chorégraphie dans laquelle chacun doit trouver sa place. Et lorsque la journée se termine, il reste souvent déjà à penser à celle du lendemain.

Pourtant, cette partie de la vie des familles est rarement visible de l’extérieur. On voit un parent accompagner son enfant. On ne voit pas nécessairement tout ce qui s’est passé avant, ni tout ce qui devra être géré ensuite.

La charge mentale du parent aidant, cette présence qui ne s’arrête jamais vraiment

La charge mentale d’un parent aidant ne se mesure pas uniquement au nombre de choses à faire. Elle vient surtout du fait de devoir rester constamment attentive. Penser à ce qui est prévu, mais aussi à ce qui pourrait ne pas se passer comme prévu. Se souvenir des rendez-vous, des démarches, des traitements lorsqu’il y en a, des besoins de chacun, de l’école, des papiers, des repas, des émotions et de tous ces petits éléments qui permettent au quotidien de tenir.

Certaines nuits, le corps est couché mais la tête continue. On réfléchit à ce que l’on aurait dû faire autrement, à ce qu’il faudra organiser, à une décision à prendre, à une difficulté qui arrive. Comme beaucoup de parents aidants, je connais cette sensation de devoir toujours garder une partie de mon esprit en éveil.

Il y a aussi les doutes. Est-ce que je fais suffisamment ? Est-ce que j’ai pris la bonne décision ? Est-ce que j’aurais pu mieux réagir ? On culpabilise parfois de ne plus avoir d’énergie alors même que l’on a déjà énormément donné. Puis le lendemain arrive et l’on recommence parce que derrière cette fatigue existe quelque chose de plus fort encore : l’amour que l’on porte à ses enfants et cette volonté de leur permettre d’avancer dans un monde qui n’est pas toujours adapté à eux.

Mais aimer profondément n’empêche pas d’être épuisée. Reconnaître cette fatigue n’enlève rien à l’amour. C’est aussi une réalité de l’aidance qu’il est important de pouvoir montrer.

Ne pas disparaître derrière son rôle d’aidante

Lorsque l’on devient aidant, le risque est de finir par ne plus exister qu’à travers ce rôle. Les besoins des enfants passent naturellement avant beaucoup de choses et, petit à petit, les espaces personnels deviennent plus petits. Les projets sont repoussés, les sorties deviennent compliquées, certaines ambitions professionnelles sont adaptées et l’on apprend parfois à se contenter des quelques moments que l’on peut récupérer.

Pourtant, j’ai compris qu’il était essentiel de conserver une part de moi. Pas pour fuir ma vie de maman, mais précisément pour continuer à y être présente sans disparaître complètement derrière elle.

Pour moi, cette place existe beaucoup à travers la photographie. Souvent tard le soir, lorsque la maison devient enfin plus calme, je peux retrouver mon métier, mes images, mes projets. Je redeviens pleinement photographe. Ces moments ne suppriment pas la fatigue de la journée, mais ils me permettent de retrouver quelque chose qui m’appartient, de créer et de transformer parfois ce que je vis en quelque chose qui peut servir aux autres.

C’est probablement pour cela que ma photographie s’est construite autour de l’humain et des émotions. Parce que je sais ce que signifie continuer à avancer avec des choses que les autres ne voient pas forcément.

Photographier ce qui reste habituellement dans l’ombre

Pour moi, être photographe ne consiste pas simplement à produire une belle image. Une photographie peut raconter bien davantage qu’un visage. Elle peut porter une histoire, une fragilité, une force, une époque de notre vie et parfois même des choses que nous avons du mal à exprimer avec des mots.

Lorsque quelqu’un passe devant mon objectif, je ne cherche pas à lui demander de devenir une autre personne. Je cherche au contraire à comprendre qui elle est. Je prends le temps d’écouter, d’observer et de laisser la place à ce qui apparaît. Certaines personnes arrivent avec beaucoup d’assurance, d’autres avec des blessures, de la fatigue, des doutes ou simplement la peur de ne pas être photogéniques. Mais derrière tout cela, il y a toujours une personne à rencontrer.

La photographie devient alors un moyen de dire : je te vois.

Cette manière de photographier a naturellement rencontré mon histoire de maman aidante. À force de constater combien les parents accompagnant un enfant malade ou en situation de handicap pouvaient devenir invisibles derrière les besoins de leur famille, une question s’est imposée : qui prend le temps de regarder le parent ?

Pas uniquement comme accompagnant. Pas uniquement comme celui ou celle qui remplit les dossiers, conduit aux rendez-vous et tient lorsque tout devient compliqué. Mais simplement comme une personne avec son histoire, ses émotions, ses failles, sa force et son identité.

Parents de l’Ombre à la Lumière : raconter les parents aidants autrement

C’est de cette question qu’est né Parents de l’Ombre à la Lumière, un projet photographique et humain consacré aux parents aidants.

Je voulais leur offrir un espace où, pour une fois, le regard se poserait sur eux. Pendant le portrait, ils ne sont plus seulement « la maman de » ou « le papa de ». Ils redeviennent le centre de l’image. Leur histoire peut être racontée, leur parcours entendu et leur visage regardé autrement.

Chaque rencontre est différente parce que chaque famille l’est aussi. Derrière le mot aidant se cachent des réalités extrêmement diverses : le handicap, la maladie, les troubles du neurodéveloppement, les difficultés de prise en charge, les combats administratifs, les renoncements professionnels ou personnels, l’isolement, mais également les petites victoires et cette capacité extraordinaire à continuer à construire malgré tout.

À travers les portraits et les témoignages qui les accompagnent, je souhaite montrer cette complexité sans réduire ces parents à la souffrance. Car Parents de l’Ombre à la Lumière n’est pas un projet sur des personnes à plaindre. C’est un projet sur des personnes que nous devons apprendre à regarder.

Il parle de fatigue, bien sûr, parce qu’elle existe. Il parle de solitude lorsque celle-ci fait partie de l’histoire. Mais il raconte également la dignité, l’amour, la détermination, les choix impossibles, les recommencements et toutes les nuances qui constituent une vie.

Mettre des visages sur une réalité encore trop invisible

Les mots parent aidant, aidant familial ou proche aidant sont de plus en plus présents dans notre société. Pourtant, beaucoup de personnes concernées mettent parfois longtemps avant de se reconnaître elles-mêmes dans ce terme. Elles sont d’abord parents. Elles font simplement ce qu’elles pensent devoir faire pour leur enfant.

C’est aussi pour cela que montrer ces histoires est important. Derrière les chiffres, les dispositifs, les dossiers et le mot handicap, il existe des familles. Il existe des parents qui travaillent parfois, qui créent une entreprise, qui ont des projets, qui essaient de préserver leur couple, leurs autres enfants, leurs relations sociales et leur propre équilibre tout en portant une responsabilité considérable.

Rendre visible cette réalité ne signifie pas exposer l’intimité de chacun. Cela signifie donner une place à une parole qui existe trop rarement dans l’espace public et permettre peut-être à quelqu’un qui vit la même chose de se reconnaître.

Un portrait peut difficilement changer à lui seul les difficultés rencontrées par les aidants. Mais il peut changer un regard. Puis un autre. Et parfois, les changements commencent précisément ainsi.

Faire passer les parents aidants de l’ombre à la lumière

Je connais cette réalité parce que je la vis. C’est probablement ce qui rend ce projet aussi important pour moi. Lorsque j’écoute les parents que je photographie, certaines histoires sont très éloignées de la mienne et d’autres résonnent immédiatement. Mais toutes me rappellent qu’il existe derrière chaque porte une histoire que nous ne connaissons pas.

Parents de l’Ombre à la Lumière est né pour créer une trace de ces histoires, pour les faire voyager à travers la photographie, les témoignages et les expositions, mais aussi pour ouvrir la discussion sur la place des parents aidants dans notre société.

Je ne cherche pas à fabriquer des héros. Ces parents n’ont pas besoin d’être placés sur un piédestal pour que leur réalité soit reconnue. Ils ont besoin d’être vus tels qu’ils sont, avec leur force et leur fatigue, leurs victoires et leurs moments de doute, leur amour et parfois leur envie de pouvoir simplement souffler.

C’est tout le sens de ce passage de l’ombre à la lumière.

Si vous découvrez aujourd’hui ce projet, prenez quelques minutes pour rencontrer ces parents et lire leurs histoires. Et si l’une d’elles vous touche, parlez-en autour de vous. Partager un portrait, transmettre un témoignage ou simplement expliquer à quelqu’un ce qu’est la réalité d’un parent aidant peut sembler être un petit geste. Pourtant, chaque regard supplémentaire contribue à rendre visible ce qui est encore trop souvent vécu dans le silence.

La photographie m’a appris que la lumière ne fait pas disparaître les ombres. Elle permet simplement de voir ce qu’elles contenaient.

Et parfois, c’est exactement ce dont nous avons besoin.

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